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Il m'arrive parfois d'imaginer toutes ces lignes de métro, tout ce monde en haut, en bas, toutes ces existences qui se croisent, telles les lignes d'une main géante dans laquelle on peut y lire les destins tracés.

Oscar Wilde disait -"Vivre est ce qu'il y a de plus rare au monde. La plupart des gens existent, c'est tout !"

Plus j'avance sur l'échelle du temps, ou m'enfonce dans ces multiples tunnels la semaine durant, plus je suis en accord avec  cette maxime. Bien-sûr pour moi, et fort heureusement pour beaucoup d'autres,,chaque jour a sa lumière, une fois arrivé à la station choisie.

Ce jeudi 25 mars, station Porte de Bagnolet sur le quai de la ligne 3, direction Levallois, un jeune trentenaire monte au milieu d'une foule indifférente. Front déjà bien dégarni par les soucis, traits fatigués. Avec ça un look passe-partout le rendant invisible où qu'il aille. Costume d'invisibilité complet, si ce n'est que l'on peut remarquer l'intensité de son regard, avec ses petits yeux noirs,brillant au fond de leurs orbites. 

Malgré la cacophonie,entre les vitres ouvertes, les crissements des roues sur les rails, spécialement dans les tournants, les piaillements de quelques péronnelles. et j'en passe... je continuais mon speech."The show must go on !".

C'est fou comme on peut avoir du mal à se faire entendre, particulièrement dans de pareilles circonstances. Puis, cela peut aussi se transformer très, très vite en bide ! je remarquai peu d'attention à mon discours... autant dire, je n'arrivais pas à relever la sauce.

Puis soudain, après avoir prononcé le mot "bonheur" pour la deuxième, mon bonhomme se met  à  hurler-"Mais vous allez fermer vos gueules, bordel ! merde, on vous parle de bonheur, et comme des cons, vous n'entendez rien..."

Là , c'est la magie du silence qui commence à opérer . Du coup, sur sa lancée , il vocifère -"Vous croyez que ce monde-là va continuer comme ça. Mais vous avez rien compris,  ça va s'arrêter !!! Brulez vos cartes bancaires,vos chéquiers,et vivez...bon-sang ! ".

Cette fois, l'attention de tous est gagnée, gros silence dans la rame, personne n'osant dire un mot ! pour un peu, on entendrait une mouche voler.

Notre messager du mal urbain continue de plus belle.  Moi-même, je reste silencieux, me disant qu'il vaut mieux ne pas rajouter d'huile sur le feu.

Ouf ! on arrive à la station suivante, notre "gazé d'la tête" (dixit les passagers), descend en nous lançant, dans un ultime adieu  - "N'oubliez pas , bande de nazes, pensez un peu à tout ça...à ce monde, et son triste état !!!"

Comment reprendre après cela ? Pas facile !!! Alors, j'ai commencé par expliquer que derrière ce discours aux accents de désespoir se cache, sans nul doute, une grande solitude. Et quand bien même, si certains l'ont trouvé "pathétique", il n'avait pas tout fait tort !

Seulement  la virulence de son discours l'empêche de voir qu'il y a des êtres capables d'une profonde humanité, ce que je tentais d'expliquer à mes "spectateurs/acteurs". Par exemple: le "sourire collé-serré" d'un jeune couple d'amoureux assis au fond sur les strapontins, celui d'un "Sourire-Romantique-Ébouriffé" d'un beau quadragénaire "poivre-sel", ainsi que celui de trois femmes au "Sourire-Champagne", si pétillant . D'ailleurs, en passant contrôler les sourires de chacun, ces trois drôles de dames m'apostrophent -"Dite donc, c'est dangereux votre discours...vous avez dans l'état dans lequel cela peut plonger certains !!!".

Que répondre à cela ? ce n'est que le pur résultat d'une époque, d'une société...de notre société et le mal qu'elle engendre : la solitude !

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