Black_is_beautifull
Certains voient en moi un griot urbain, et pourquoi pas !  j'ai justement une petite histoire dans les tiroirs de ma mémoire...

Rencontre furtive avec un légionnaire : son nom est Chris. Actuellement en "perm",Il est basé à Calvi

Printemps dernier, mois de mai...  également appelé le mois du " fais ce qu'il te plaît", sur la ligne B, une journée de contrôles ensoleillés, Chris monte dans la rame.
Je le "calcule"vite fait bien fait de la tête aux pieds : Chaussé d'une paire de tongs couleur kaki, il porte aussi un bermuda et un t-shirt, couleur camouflage . Il transporte son barda encombrant sur l'épaule gauche, et sa démarche  est celle d'un homme légèrement ivre . Toujours est-il qu'il se dirige vers moi, le "sourire-banane" et le regard illuminé. D'emblée, il me serre la pogne avec vigueur, un peu comme si l'on se connaissait depuis toujours et me glisse en même temps un billet de vingt dans la paume de la main. Je l'exhibe alors fièrement, annonçant ce premier  p'tit miracle -"regardez mesdames, messieurs, un premier contrôle, avec un super don de vingt euros! qui dit mieux ?".  En commençant à contrôler les sourires les uns après les autres, les dons continuent d'affluer. Certes moins importants ...et c'est à ce mompent-là qu'intervient à nouveau le soldat Chris. Il me suit et interpelle mes candidats au sourire :- "Ben quoi, c'est tout ?! Allez quoi, faites un p'tit effort, c'est sympa ce qu'il fait !" Bien entendu tout ça était dit sur ton bienveillant, mais pourtant au vu de sa "démarche chaloupée" et de sa carrure pour le moins imposante, il a réussi à créer un brin de malaise...suffisant pour que les dons augmentent.

Mon "beau légionnaire" descendra finalement à Antony, comme moi ... ou avec moi ??? ça je ne le saurai jamais ! Une fois sur la place, il m'invite à boire un verre au bistrot d'en face. Il fait chaud, très chaud, ça tombe bien, je ne cracherais pas sur une bière bien fraiche. A peine assis, on passe la commande : un whisky glace, une "pression", un paquet de marlboro light. En deux temps trois mouvements, plus l'alcool qui déshinibe, voilà que la langue de Chris se délie. Son regard s'assombrit légèrement, un voile de spleen dans les yeux, tout en m'expliquant qu'il rentre à Calvi. -"Tu sais, moi, j'suis mort à l'intérieur"...  je me suis contenté de lui envoyer un "ah bon ?!" A cela, il me confie qu'il est tireur d'élite, enfin "sniper" préfère t-il. Ce n'est pas sa première mission qu'il effectue en Afghanistan, et bientôt il va encore rempiler pour un nouveau bail de cinq ans. -"J'peux tuer un homme d'une balle dans l'oeil au choix à une distance d'un kilomètre ! de toute façon j'ne sais faire que ça, puis je connais que la légion...depuis l'âge de dix neuf ans." Je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander si il n'avait personne dans sa vie. Ni famille, ni petite amie ? -"J'étais fiancé et prêt à me marier, il y presque deux ans. Mais la vie en a décidé autrement, ma p'tite amie s'est écrasée  sur la route, à Calvi, en montant vers la base pour venir me voir ... Les gars, le colonel, personne ne savait comment venir me l'annoncer ! c'est aussi pour ça que je suis parti en Afghanistan." J'essaie de lui faire comprendre que rien ne changera sa blessure à l'âme. Mais la vie continue, il lui reste tant à voir , à découvrir... à s'en user les yeux, à s'en faire péter le coeur . Il ne faut pas qu'il oublie qu'il n'a que vingt cinq ans, et que tout peut changer du tout au tout, même si certains êtres vous manquent ! Je sais de quoi je parle ... En bref, je lui demande non pas d'être un "optimiste à toute épreuve", mais d'être seulement un "pessimiste averti", comme je dis si souvent.

Trois mousses plus tard, et encore quelques whiskys de plus pour lui, il me confirme que j'ai forcément raison... Il m'inscrit son numéro de portable dans mon carnet moleskine, et je fais de même... Puisqu'il a un pavillon avec un bout d'jardin sympa, du coté de l'aéroport Charles de Gaulle, il me propose d'y venir...un jour !

Nous quittons la terrasse,nous échangeons la promesse de se faire un barbecue, lors de sa prochaine permission...

lui : marchant vers la porte vitrée de la gare d'Antony, sourire aux lèvres, regard éclaté, mais la mort dans l'âme.

Moi: m'agenouillant pour ouvrir le cadenas de mon vélo hollandais attaché à la barrière, je le regardai s'éloigner. Il se tourna encore une dernière fois avant de passer le portique, et me salua de la main de manière bien virile.

Il me sembla apercevoir que ses yeux bleus étaient mouillés...

Au revoir "Sourire du Légionnaire"

 

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